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Aucune disposition légale n'oblige un salarié à informer sa hiérarchie ou ses collègues de sa maladie. Toutefois, ne rien en dire est souvent une position difficile à tenir. Absences, aménagement du poste de travail, aménagement du temps de travail sont évidemment remarquées par l'équipe et les managers. A quel niveau placer le curseur ? Que dire ou ne pas dire ? On a posé ces questions à Julie Daul, psychologue du travail au sein de la Ligue contre le cancer. 

Puisqu’il n’y a pas d’obligation à dévoiler une maladie au travail, qu’est-ce qui entre en jeu pour décider d’en parler ou non ?

Légalement, il n’y a aucune obligation de dévoiler le diagnostic de sa pathologie au travail. En la matière, c’est à la personne de choisir ou non d’en parler. J’insiste là-dessus, il s’agit bien d’un choix personnel. Elle peut décider de ne pas en parler, d’en parler immédiatement ou d’en parler plus tard, cela dépendra de sa temporalité et de sa capacité à parler de sa maladie. La relation de confiance qui règne dans une équipe, qu’on entretient avec son manager, l’importance accordée par l’entreprise au bien-être de ses collaborateurs seront aussi des critères déterminants. Évoluer dans un cadre empathique et bienveillant favorisera la verbalisation.

Choisir de ne rien dire… ne se met-on pas dans une situation ingérable par rapport à son équipe ?

Si une personne ne souhaite pas parler de sa maladie, elle peut peut-être évoquer tout de même une longue absence. Car au-delà de l’organisation de l’équipe à laquelle elle appartient, donner une visibilité à ses supérieurs permet sans doute d’éviter des hostilités et de la jalousie de la part de ses collègues.

Les personnes, même si elles sont malades, peuvent aussi se sentir coupables de mettre le reste de l’équipe en difficulté ?

Oui, la culpabilité est un sentiment que je retrouve chez beaucoup de mes patients. Laisser ses collègues seuls, avec une charge de travail supplémentaire, crée de la culpabilité chez de nombreuses patients. C’est pourtant bien pour sa santé, sa convalescence, qu’on s’absente. Il est important que la personne malade comprenne que rien n’est pas de sa faute. 

Si on fait le choix de parler de sa maladie à sa hiérarchie, comment faut-il en parler ?

Là aussi, cela relève du choix de la personne. Il faut anticiper et réfléchir en amont à ce qu’on veut dévoiler ou non. Le salarié atteint d’une maladie n’a pas besoin de tout dire sur son parcours, ce qu’il a vécu, ce qu’il vit, ses séquelles. Il est important de se poser des limites avant d’informer sa hiérarchie : ‘quelles informations ai-je envie de donner ou sont-elles nécessaires à donner pour que ma hiérarchie et mes collègues puissent comprendre la situation ?’ L’idée est encore une fois d’éviter les tensions et les incompréhensions vis-à-vis d’un dispositif mis en place pour cette personne et par pour une autre.

C’est compliqué de définir à qui on parle de sa maladie ou pas.

Oui, mais il faut bien garder en tête qu’on n’est pas obligé de tout dire à tout le monde. On peut segmenter son information. Par exemple, à un responsable hiérarchique opérationnelle, dans la perspective d’un aménagement de poste, la personne peut transmettre plus d’informations, en s’assurant qu’il y a un respect de la confidentialité. Elle peut aussi transmettre le même niveau d’information à ses collègues proches, car elle a envie que ses collègues comprennent la situation. Par contre des collègues avec lesquels on travaille de manière plus distendue, on peut rester plus vague et seulement évoquer une longue absence ou des soucis de santé. Les informer n’est pas nécessaire.

Il peut être important de choisir une personne de confiance qui pourra expliquer la situation à la place du salarié malade ?

Oui, nous les appelons les personnes liantes. Le manager peut être cette personne de confiance, tout comme un collègue de travail, plus proche et qui connaît mieux la situation. Certaines personnes se sentent effectivement incapables de parler de leur maladie au travail et avoir une personne de confiance qui pourra expliquer à sa place, faire passer les messages qu’on souhaite faire passer est extrêmement sécurisant. Lors d’un arrêt, cette personne liante peut aussi être un relais, celle qui prendra des nouvelles, en donnera au reste de l’équipe et maintiendra ainsi le lien.

Le retour au travail après un long arrêt est également une étape particulièrement anxiogène. Comment gérer la situation ?

C’est effectivement très angoissant. Dans le cadre du cancer notamment, les personnes sont éloignées de leur emploi entre 6 à 12 mois, c’est très long. A leur retour, elles se sentent totalement hors circuit. On observe beaucoup d’anxiété quant à la réalisation du travail et de possibles troubles cognitifs : troubles de la mémoire, de l’attention, de la concentration. Les collaborateurs craignent de ne plus être capables d’accomplir les tâches qu’on pourrait leur demander. Et le regard des collègues bien sûr est très difficile à supporter. En avoir parlé ou non, avoir donné des nouvelles ou non, peut parfois changer la donne. Du maintien ou non du lien durant l’absence dépendra bien souvent l’accueil que les collègues réserveront à une personne de retour après un long arrêt.

Rien n’oblige non plus à parler de sa maladie au médecin du travail, mais il peut être un précieux allié, notamment lors du retour au travail.  

Le médecin du travail à un rôle très important à jouer. Dans la visite de reprise bien sûr, d’ailleurs celle-ci est obligatoire. Mais la visite de pré reprise est également très importante. Celle-ci n’est pas obligatoire et peut être demandée à l’initiative du salarié, du médecin traitant ou du médecin-conseil. Le médecin du travail peut émettre alors des recommandations auprès de l’employeur pour aménager ou adapter le poste de travail, le temps de travail et favoriser le maintien dans l’emploi. Il faut utiliser le médecin du travail qui joue réellement un rôle de facilitateur et de médiateur.

Le cancer est-il encore une maladie stigmatisée, notamment en entreprise ?

Le cancer est encore tabou. La représentation sociale de cette maladie reste la souffrance et la mort, c’est aussi pour cette raison qu’il est souvent difficile d’en parler. Rien que le choix des mots qu’on va utiliser est important, c’est pourquoi j’insiste sur le fait de se faire accompagner pour choisir la manière dont on va formuler sa situation. Médecin traitant, médecin du travail, Ligue contre le cancer sont autant de ressources pour se faire accompagner. Anticiper ce qu’on veut dire ou non, poser ses limites, choisir la façon dont on veut communiquer, définir les personnes qu’on souhaite informer, le niveau d’informations qu’on souhaite leur donner… On est souvent seul avec ses questions, mais il faut se faire accompagner.

On pense aux traitements, on espère guérir bien sûr. Mais ce qui suit, comme le retour à l’emploi, sont également des étapes majeures dans le parcours d’un malade.

Il faut savoir que 400 personnes en activité professionnelle par jour sont diagnostiquées d’un cancer, près de 40 % des diagnostics de cancer concernent des personnes en activité professionnelle. Un retour se prépare. Je ne peux que recommander d’anticiper et de se poser des questions en amont : comment veut-on s’investir, a-t-on besoin d’aménagement ? Il est normal de ne pas être capable de se poser toutes ces questions seuls lorsqu’on n’est pas guidé, encore plus d’y répondre. Après les traitements vient cette question majeure de la reprise de l’activité professionnelle et il est important de proposer aussi un accompagnement pour cette autre étape qui suit l’annonce de la maladie, le traitement et la convalescence.